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Studia daviliana

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23 novembre 2011

Lettre documentaire 486

NICOLAS GOMEZ DAVILA LE REACTIONNAIRE NON-CONFORMISTE
par Fernando Savater.

            L’œuvre de Gómez Dávila se compose de milliers d’aphorismes, qu’il appelait «scolies à un texte implicite» et qu’il présentait comme des notes en marge d’un système philosophique qu’il n’a jamais écrit. Cet ensemble monumental, secret et provocant, constitue quelque chose comme une «esthétique de la résistance» aux idéologies et aux modes de vie dominants dans la société moderne, du point de vue d’un réactionnaire déclaré qui, par ses magistrales insolences («Les trois ennemis de l’homme sont le démon, l’Etat et la technique») peut déconcerter aussi bien la droite que la gauche traditionnelles.
            Pour commencer, je dois dire que les fondements sous-jacents à la pensée de Nicolás Gómez Dávila me sont parfaitement étrangers. En outre, si l’on peut se risquer à des affirmations métaphysiques catégoriques, je crois qu’ils sont complètement faux. La conception ultra-catholique de la réalité comme alibi positif d’un scepticisme radical, la vieille et obstinée querelle contre la démocratie (si anti-historique, puisque dans l’idée de démocratie se conjuguent le meilleur de la Grèce et le meilleur du christianisme occidental), la délectation à dénoncer les idéaux des Lumières comme l’Egalité, la Justice, le Progrès etc (dont aucun n’oblige à une foi aveugle puisque, comme Gómez Dávila lui-même nous l’a dit, «Etre civilisé, c’est être capable de critiquer ce en quoi nous croyons, sans cesser d’y croire») … toutes ces conceptions fondamentales me paraissent inconsistantes et ne m’inclinent donc à aucune sympathie. Je dirais même que lorsqu’elles affleurent dans l’un des rarissimes aphorismes de Gómez Dávila qui relèvent de la bêtise qu’il détestait, j’éprouve un certain soulagement : par exemple, quand il dit que «Même la droite de n’importe quelle droite me semble encore trop à gauche».
            En effet, il est rassurant pour un progressiste – et je ne peux que me définir comme tel, au-delà des strictes démarcations de la gauche et de la droite – de tenir pour inacceptables les conclusions que tire un réactionnaire militant de ses présupposés idéologiques. Le problème est que dans le cas de Gómez Dávila, cette concordance rassurante est l’exception et non la règle. La plupart du temps, les aphorismes du penseur colombien sont cruellement justes, et aussi valides selon mes propres présupposés que selon les siens, si contraires.
            D’où l’aspect contradictoire et presque invivable de ma passion pour Gómez Dávila: je ne partage aucun de ses axiomes, mais je suis d’accord avec la plus grande part de ce qu’il en déduit. Surtout et bien plus quand il nie et rejette, que quand il affirme. Ce qui ne manque pas d’intérêt car, comme il l’a lui-même écrit, «Beaucoup de doctrines valent moins par les vérités qu’elles apportent, que par les erreurs qu’elles réfutent». J’insiste sur ce point, car je n’admire pas ses scolies seulement pour la splendeur de son style, dur comme le roc et tremblant comme le feuillage selon son expression inoubliable, ni pour leur évidente habileté et leur humour tonifiant, mais d’abord parce qu’il se trouve que, tout comme l’avait remarqué Borges à propos des apparentes boutades d’Oscar Wilde, il énonce des vérités surtout quand il critique. Et pour moi, qui ne suis pas post-moderne et qui le regrette beaucoup, la vérité est plus importante que le style et que l’habileté, et au moins aussi importante que l’humour.
            Peut-être que l’aspect le plus intéressant de la pensée de Gómez Dávila est qu’elle ne permet pas de le classer simplement parmi les pessimistes à la Cioran ou parmi les nostalgiques des heureux temps passés, comme tant d’aristocratisants qui regrettent moins l’illusoire harmonie perdue de la société ancienne, que leurs privilèges disparus. Gómez Dávila n’est pas le laudator temporis acti dont parle Horace dans son Art poétique. Au contraire, il révèle souvent une sensibilité dépourvue de préjugés, toute critique qu’elle soit, devant les rites et les mythes de la modernité. La scolie dans laquelle il estime que «Le barbare se moque totalement, ou totalement vénère. La civilisation est un sourire qui mêle discrètement ironie et respect», s’apparente à un commentaire semblable d’Isaiah Berlin, qui observait qu’à l’opposé du barbare fanatique, la personne civilisée est disposée à lutter et même à mourir pour des idées auxquelles elle ne croit pas du tout. Ce n’est pas le pessimisme mais la lucidité, qui le conduit à déclarer que «Mûrir ne consiste pas à renoncer à nos désirs, mais à admettre que le monde n’est pas obligé de les combler». Aucun véritable pessimiste n’admet jamais que l’authentique sagesse implique de la frustration mais ne s’y réduit pas.
           Un autre point intéressant, bien qu’occasionnel, est son franc intérêt pour la sexualité. Dans ce domaine, il rejette les solutions faciles, aussi bien conventionnelles que plus à la mode : «Le problème n’est ni la libération sexuelle, ni la répression sexuelle, mais le sexe.» C’est bien entendu à l’idéologie en vogue que s’adressent ses critiques les plus acerbes, mais pas d’un point de vue étroitement puritain : «Rien de plus répugnant que ce que l’idiot appelle ‘une activité sexuelle harmonieuse et équilibrée’. La sexualité hygiénique et méthodique est la seule perversion qu’exècrent aussi bien les démons que les anges». Ne relève pas non plus de la pruderie l’une de ses affirmations positives des plus discutables, mais en même temps des plus glorieuses : «Un corps nu résout tous les problèmes de l’univers». Ou encore ce dogme érotique : «Nous voudrions non caresser le corps aimé, mais être la caresse». J’irai jusqu’à dire qu’en certaines occasions, il s’aventure à des propos auxquels pourrait souscrire n’importe quel matérialiste : «Il n’y a que des instants». Enfin celui de ses aphorismes que je préfère à tous les autres est cette déclaration désespérément triomphale, qui se situe au-delà de la fausse dichotomie entre pessimisme et optimisme, et bien entendu très au-delà du scepticisme limité et limitateur : «Le contraire de l’absurde n’est pas la raison mais la joie».

 «Nicolás Gómez Dávila, el reaccionario inconformista», article paru dans le supplément littéraire de El País, 29 XII 2007.

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27 janvier 2010

Caraco & Davila

CARACO ET DAVILA : ELEMENTS DE COMPARAISON par Philippe Billé

     Les rares commentateurs de Gómez Dávila l’ont déjà comparé à nombre de penseurs, aphoristes ou non. Parmi eux, Franco Volpi a brièvement évoqué une figure peu connue, celle de l’écrivain uruguayen, mais principalement francophone, Albert Caraco (1919-1971). Selon Volpi, le «pessimisme exaspérant» et «l’intransigeance (des) jugements» rapprocheraient Caraco et Dávila, cependant que la «foi lumineuse» du second l’opposerait à l’«amertume» du premier. Cette comparaison sans doute est fertile. On pourrait sans peine établir, au-delà des différences de psychologie, plusieurs oppositions entre les deux hommes, depuis certaines options philosophiques fondamentales, Dávila se réclamant d'un catholicisme que Caraco flétrissait avec la plus grande virulence, jusqu’à de plus légères questions de goût :  la nostalgie de Dávila, par exemple, est principalement tournée vers l’Occident médiéval, celle de Caraco vers la culture française des XVIIe et XVIIIe siècles. Sur de multiples points, cependant, le lecteur ne peut manquer de remarquer la coïncidence de vue entre Nicolas et Albert, parfois jusque dans les termes employés. Je présente ci-dessous quelques phrases comparables, touchant :

     - le petit-embourgeoisement : «la race des seigneurs est à jamais éteinte, noblesse enfin n’oblige plus personne, on est entre valets...» (Ma confession, Lausanne : L’Age d’Homme, 1975, p 125) et «Il n’y a plus de haute classe ni de peuple, il n’y a qu’une plèbe riche et une plèbe pauvre» (N.II.53).

     - les mérites de l’humanité : «La liberté la plupart des humains ne la méritent pas...» (Le semainier de l’agonie, L’Age d’Homme, 1985, p 287) et «Rares sont les pays qui ne méritent pas qu’un tyran les gouverne» (S.168).

     - la valeur de Jean-Paul Sartre : «Sartre... ses brouillons énormes et tous indigestes...» (Semainier de l’agonie, p 250) tandis que Dávila le range dans «le canon classique de mes impossibilités absolues» (E.I.174).

     - l’optimisme : «Quels sont les plus méchants des hommes ? ce sont les optimistes» (Semainier de l’agonie, p 247) et «Déprimant, comme un texte optimiste» (S.166).

     - la sexualité de l’âge mûr : «après quarante ans les rapports me paraissent assez ridicules» (Semainier de l’agonie, p 234) et «La chasteté, une fois la jeunesse passée, relève, plus que de l’éthique, du bon goût» (E.II.90).

     - les troupeaux humains : «où plusieurs douzaines se réunissent, l’esprit déménage» (Semainier de l’agonie, p 127) et «L’âme est une quantité qui décroît à mesure que plus d’individus se regroupent» (N.I.71).

     - l’utilité des révolutions : «la plupart des révolutions sont inutiles : les abus changent de camp au lieu de disparaître» (Semainier de l’agonie, p 43) et «Inutile, comme une révolution» (E.II.126).

     - les lettres classiques : «le mieux est de bourrer les jeunes gens de grec et de latin, de lettres et d’histoire, le reste n’acheminant qu’à la barbarie et ne leur dérouillant l’intelligence» (Semainier de l’agonie, p 32) et «Ne lire que du latin et du grec pendant quelque temps est la seule façon de se désinfecter l’âme» (N.II.115).

     - l’autre : «Sitôt que l’on est deux, la tricherie commence» (Semainier de l’agonie, p 26) et «Où il y a deux, il y a trahison» (E.II.260).

     - la surpopulation : «nous rendre heureux, cela requiert un général dépeuplement. Moins d’enfants, je vous prie, de moins en moins d’enfants, c’est le premier devoir» (Semainier de l’agonie, p 21 & 24) et «Dépeupler et reboiser : première mesure civilisatrice» (N.II.99).

     - le jardin : «Si l’on m’interrogeait sur la nature de mes préférences, je dirais humblement que je ne haïrais pas d’avoir une maison pourvue d’un jardin» (Semainier de l’an 1969, L’Age d’Homme, 2001, p 151) et «A part un beau jardin, tout est inférieur à nos rêves» (N.II.163).

     - le tourisme : «Hors les spectacles et l’amour, il n’est peut-être rien au monde que j’abomine plus que les voyages et doublement depuis qu’il est des voyageurs par millions, c’est l’invasion des Barbares, laquelle entraînera la profanation des sites et des monuments» (Semainier de 1969, p 143) et « Le barbare ne fait que détruire ; le touriste profane » (N.II.115).

     - l’ascension sociale : «monter ne prouve pas que l’on soit à sa place, une fois arrivé» (Semainier de l’agonie, p 21) et «Nous ne réprouvons pas le capitalisme parce qu’il suscite l’inégalité, mais parce qu’il favorise l’ascension de types humains inférieurs» (E.I.128).

     Bien d’autres pourraient s’y ajouter.

(Article de 2003)

28 décembre 2009

Extraits de Sucesivos escolios

EXTRAITS de SUCESIVOS ESCOLIOS..., 1992
choisis et traduits par Philippe Billé.

(Page 16) Ce qui ne semble pas d’abord faux au lecteur ne vaut pas d’être écrit.

(17) L’histoire des genres littéraires admet des explications sociologiques.
     L’histoire des oeuvres n’en admet pas.

(25) Un certain type d’allusion cultivée est propre au semi-cultivé.

(26) Le sens commun est la maison paternelle où la philosophie revient cycliquement, hâve et maigre.

(35) Il y a quelque chose d’absolument vil chez celui qui n’admet que des égaux, chez celui qui ne se cherche pas anxieusement des supérieurs.

(41) Réduire la littérature à la « littérature d’imagination » est un abus moderne.
     Littérature est tout ce qui est écrit avec talent.

(41) Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ce que l’homme ajoutait à la nature augmentait sa beauté.
     Ce qu’il y ajoute depuis lors la détruit.

(43) Dans l’état moderne, les classes aux intérêts opposés ne sont pas tant la bourgeoisie et le prolétariat, que la classe qui paye des impôts et celle qui en vit.

(43) A l’égard des diverses «cultures», il y a deux attitudes symétriquement erronées : n’admettre qu’un seul modèle culturel ; placer tous les modèles sur le même rang.
     Ni l’impérialisme pétulant de l’historien européen d’hier ; ni le relativisme honteux de l’actuel.

(45) Les miracles littéraires excèdent rarement des constellations de trente mots.

(46) Revendications économiques, hostilité entre classes sociales, désaccords religieux, ne sont en général que de purs prétextes à un appétit instinctif de conflit.

(49) Idéal de l’homme moderne : acheter le plus grand nombre d’objets ; faire le plus grand nombre de voyages ; copuler le plus grand nombre de fois.

(50) Ce qui éloigne de Dieu est moins le péché que le désir de le justifier.

(50) Celui qui réclame l’égalité des chances finit par exiger que l’on pénalise le plus doué.

(51) Ce qui distingue l’homme cultivé de l’inculte, c’est sa façon d’ignorer.

(53) Il n’y a plus de classe supérieure, ni de peuple ; il n’y a qu’une plèbe pauvre et une plèbe riche.

(55) Celui qui ne recherche pas Dieu dans le fond de son âme, n’y trouve que de la boue.

(57) L’homme est un animal éducable, du moment qu’il ne tombe pas entre les mains de pédagogues progressistes.

(60) L’individualisme est le berceau de la vulgarité.

(60) Entendre une opinion intelligente réconcilie avec la vie.

(60) Les lieux communs des lettres classiques furent les précepteurs de l’Occident.

(63) Le vice qui afflige la droite est le cynisme, et la gauche le mensonge.

(64) L’humanité est ce qu’ont élaboré dans l’animalité de l’homme la réticence et la pudeur.

(68) La société industrielle met la vulgarité à la portée de tous.

(71) La journée se compose de ses moments de silence.
     Le reste est temps perdu.

(92) Tradition, propagande, hasard ou conseil choisissent nos lectures.
     Nous ne choisissons que ce que nous relisons.

(93) La dignité de l’homme n’est pas dans sa liberté, mais dans le type de restrictions à sa volonté qu’il accepte librement.

(98) Etre féministe est ridicule ; mais être anti-féministe est vulgaire.

(99) Plus que l’immoralité du monde actuel, c’est sa laideur croissante qui incite à rêver de cloître.

(100) Dans des textes anodins, nous tombons soudain sur des phrases qui nous pénètrent comme une estocade.

(101) L’inacceptable, dans les « droits de l’homme », c’est leur nom.

(102) Ce qui préoccupe le Christ des Evangiles, ce n’est pas la situation économique du pauvre, mais la condition morale du riche.

(103) La fonction de l’Eglise n’est pas d’adapter le christianisme au monde, ni même d’adapter le monde au christianisme, mais de maintenir un contre-monde à l’intérieur du monde.

(103) La société chrétienne n’est pas celle où nul ne pèche, mais celle où beaucoup se repentent.

(104) La compassion envers la multitude est chrétienne ; mais l’adulation de la multitude est purement démocratique.

(104) Maximiser est l’impératif moderne ; optimiser est l’impératif civilisé.

(108) La plèbe perd toujours ; les chefs de la plèbe gagnent toujours.

(108) La police est la seule structure sociale de la société sans classes.

(113) Même si cela indigne les historiens, l’histoire de nombreux pays manque totalement d’intérêt.

(116) Les spectacles techniquement nommés « pour adultes » ne sont pas pour des esprits adultes.

(116) Les résultats de la «libération» moderne nous inspirent de la nostalgie envers les «hypocrisies bourgeoises» abolies.

(117) La grave erreur de l’Eglise ne fut pas de condamner Galilée, mais d’accorder de l’importance au problème dont il traitait.

(128) Eduquer l’individu consiste à lui apprendre à se méfier des idées qui lui viennent.

(130) La critique littéraire est née dans les journaux et agonise dans les universités.

(131) Les monarques, dans presque toutes les dynasties, ont été si médiocres que l’on dirait des présidents.

(140) La relation entre maître et serviteur, quand elle est cordiale, est une des relations humaines les plus décentes.

(142) La pression démographique abrutit.

(152) Toute mythologie est d’une certaine façon vraie, tandis que toute philosophie est d’une certaine façon fausse.

(158) L’idée de traduire un poème est la dernière qui doit venir à l’esprit de celui qui l’admire.

(162) Ce n’est pas la «créativité» que l’on doit tâcher de développer chez l’élève, mais une passivité intelligente.

(163) Peuple est toute réunion de plus de quinze personnes.

(163) Ecrire est souvent inévitable ; publier est presque toujours impudique.

(163) L’état paternaliste est abominable ; la société paternaliste est admirable.

(164) Il n’y a rien de plus dur que la servitude forcée, ni rien de plus décent et noble que la servitude volontaire et libre.

(166) Mûrir, c’est comprendre que nous n’avions pas compris ce que nous avions cru comprendre.

(166) Déprimant, comme un texte optimiste.

(167) Nombreux sont les poètes qui appellent «poésie» une simple forme d’irresponsabilité intellectuelle.

(168) Rares sont les pays qui ne méritent pas qu’un tyran les gouverne.

(168) Trouver clairement exprimées les objections à une idée stupide, réjouit.

(168) Les stupidités ne meurent pas, mais c’est un devoir que de les discréditer.

(168) Seules deux choses éduquent : avoir un maître ou être un maître.

(169) Ce qui est terrible, dans la critique d’art, c’est qu’elle conduit le critique à se croire écrivain.

(170) Une époque civilisée ne tolère ni la poésie qui gémit, ni la prose qui crie.

(171) La plus exacte et brève définition d’une civilisation véritable, je la trouve dans Trevelyan : A leisured class with large and learned libraries in their country seats.

(172) L’erreur du chrétien progressiste est de croire que la polémique éternelle du christianisme contre les riches est une défense implicite des programmes socialistes.

(173) Un système électoral décent serait celui qui déclarerait seuls éligibles ceux qui se refusent à solliciter qu’on les élise.

(177) Ce n’est pas seulement que l’ordure humaine s’accumule dans les villes, c’est que les villes transforment en ordure ce qui s’accumule en elles.

(184) Le pire rapport social est celui où le maître n’a pas été éduqué pour commander.

(184) Ecrire est la seule manière de prendre ses distances avec le siècle dans lequel il nous a échu de naître.

27 décembre 2009

Extraits de Nuevos escolios II

EXTRAITS du tome 2 des NUEVOS ESCOLIOS…, 1986
choisis et traduits par Philippe Billé.

(page 7) Lugubre, comme un plan de développement urbain.

(7) Parmi les horreurs du communisme, il faut compter le fait de n’avoir d’autre lecture que la prose de l’écrivain de gauche.

(12) L’origine prolétarienne d’un écrivain peut lui servir d’excuse, pas de recommandation.

(13) Au bout du compte, il n’est sensé d’avoir des préférences politiques que pour des raisons esthétiques.

(17) La seule différence entre les riches et les pauvres, aujourd’hui, c’est l’argent.

(25) Impossible de convaincre l’idiot qu’il existe des plaisirs supérieurs à ceux que nous partageons avec les autres animaux.

(29) Les documents sont les fossoyeurs des généralisations historiques.

(31) La dignité du peuple juif consiste en ce qu’il est le seul peuple métaphysique de l’histoire.

(34) L’abondance de traductions a ôté à la traduction sa fonction de geste sélectif.
     La traduction était l’anticipation de la postérité ; aujourd’hui, c’est une affaire éditoriale.

(41) Le chrétien sait que le christianisme boitera jusqu’à la fin des temps.

(42) L’anti-sémitisme est un ferment démocratique.
     Dans la réaction, au contraire, se ramifie et se répand la notion centrale du judaïsme : la notion de créature.

(45) Dénoncer la médiocrité est de trop : le livre médiocre file sans effort de l’imprimerie à la poubelle.

(46) Ce que l’on a appelé droite, en ce siècle, n’a été qu’un cynisme opposé à l’hypocrisie de la gauche.

(47) On ne doit réclamer de privilège que pour des tiers.

(47) L’ordre est le plus fragile des faits sociaux.

(48) La simple imitation est le mobile de la plupart des comportements.

(50) La stupidité des radicalismes nous oblige presque à excuser les injustices qu’ils dénoncent.

(50) La révolution est une possibilité historique permanente.
     La révolution n’a pas de causes, mais des occasions dont elle profite.

(50) Les insurrections sont des phénomènes sociaux ; la révolution est un phénomène religieux.

(51) Nous doutons de l’importance de beaucoup de vertus, tant que nous ne sommes pas tombés sur le vice opposé.

(55) Les catastrophes naturelles dévastent une région moins efficacement que l’alliance de la convoitise et de la technique.

(55) Monotone, comme l’obscénité.

(57) Le tourisme rend accessibles les sites qui ne valent la peine d’être visités que quand ils sont difficiles d’accès.

(58) Rien au monde n’égale l’insignifiance parfaite du mauvais poème.

(58) L’homme cultivé et l’homme simple ne s’intéressent qu’à ce qui les attire spontanément ; seul le demi-cultivé a des intérêts artificiels.
     Le demi-cultivé est la providence du marchand de «culture».

(59) Un lecteur expérimenté flaire au premier adjectif le livre pourri.

(61) La civilisation est la somme de répressions internes et externes imposées à l’expansion informe d’un individu ou d’une société.

(62) Le talent de certains artistes ne parvient pas à vaincre la répugnance qu’inspire la personnalité qui s’exprime dans leur œuvre.

(69) S’il existait un instinct religieux, au lieu de l’expérience religieuse, la religion manquerait d’importance.

(71) Il y a de fausses théologies, mais il n’y a pas de fausses religions.
     La piété païenne d’un Xénophon, par exemple, brûle un encens acceptable au vrai Dieu.

(72) Depuis l’invention de la radio, même l’analphabétisme ne protège plus le peuple contre l’invasion des idéaux bourgeois.

(74) La presse fournit au citoyen moderne son abrutissement matinal, la radio son abrutissement méridien, la télévision son abrutissement vespéral.

(78) Celui qui a la patience de lire un livre pornographique éveille mon admiration et ma curiosité.

(82) La prière, la guerre, l’agriculture, sont les occupations viriles.

(82) L’«égalité des chances» ne signifie pas la possibilité pour tous d’être décents, mais le droit de tous à ne pas l’être.

(83) Le livre nous permet d’éviter la conversation avec les disciples.

(86) Les idées de moins de mille ans ne sont pas totalement fiables.

(88) L’homme ne communique avec un autre homme que quand le premier écrit dans sa solitude, et que l’autre le lit dans la sienne.
     Les conversations sont divertissement, escroquerie ou escrime.

(93) L’âme ne s’enivre qu’avec le vin de raisins sylvestres.

(94) Le «racisme» a fait dire autant d’âneries à ses ennemis qu’à ses partisans.

(98) Un Dieu intelligible ne serait pas un Dieu fiable.

(99) Dépeupler et reboiser – première mesure civilisatrice.

(100) Entre la forêt vierge et l’agriculture industrielle, il y a un instant historique de paysage cultivé.

(100) La littérature monastique est inférieure à l’architecture monastique.
     Quelque chose d’essentiel au monachisme s’exprime mieux plastiquement.

(111) En tout utopiste sommeille un agent de police.

(115) Ne lire que du latin et du grec pendant quelque temps est la seule façon de se désinfecter un peu l’âme.

(115) Le barbare ne fait que détruire ; le touriste profane.

(118) Tout mendiant est mon frère.

(119) L’«élitisme» (comme disent aujourd’hui les imbéciles) est le principe de base aussi bien des institutions que des bibliothèques.

(122) Accuser l’aphorisme de n’exprimer qu’une part de vérité revient à supposer que le discours prolixe peut l’exprimer toute entière.

(123) La Réaction a commencé avec le premier remords.

(123) Même en matière de plaisirs, nous ne devons pas accepter d’estimation égalitaire.
     Le plaisir du porc est un plaisir de porc.

(127) Capitalisme et socialisme ont déjà commencé à se réconcilier en sanglotant dans les bras l’un de l’autre.

(133) Je paierais volontiers pour ne pas faire la plupart des choses que les autres payent pour faire.

(136) L’objet d’art peut être une œuvre d’art, mais en général c’est un simple diplôme de riche.

(140) L’intelligence isole ; la stupidité agrège.

(146) Dans les groupements humains, seuls s’additionnent les défauts de ceux qui se regroupent.

(148) La pure nouveauté s’invente.
     L’originalité s’élabore spontanément au travers de la réminiscence et de la copie.

(150) Peu de gens remarquent le seul divertissement qui ne lasse pas : essayer, année après année, d’être un peu moins ignorant, un peu moins brut, un peu moins vil.

(154) Le chrétien passe son temps à demander pardon, le socialiste à demander qu’on le félicite.

(157) Le critique actuel n’a de repos que quand il a rendu illisible le livre qu’il commente.

(163) A part un joli jardin, tout est inférieur à nos rêves.

(172) Discipline, ordre, hiérarchie, sont des valeurs esthétiques.

(173) La difficulté croissante de recruter des prêtres doit faire honte à l’humanité, et non inquiéter l’église.

(177) Supprimer l’enseignement des lieux communs qui abondent dans les lettres latines et grecques, c’est priver l’homme de l’alphabet de la sagesse humaine.

(183) En ce siècle, nous avons vu l’avant-garde devenir un académisme.

(189) La liberté est un rêve d’esclave.
     L’homme libre sait qu’il a besoin d’abri, de protection, d’aide.

(193) L’écologie est la version pastorale du dur texte réactionnaire.

(197) Nous apercevons déjà le mélange de bordel, de geôle et de cirque, que sera le monde de demain, si l’homme ne reconstruit pas un monde médiéval.

(209) L’écrivain réactionnaire doit se résigner à une célébrité discrète, puisqu’il ne peut plaire aux imbéciles.

(211) La seule prétention que j’aie, c’est de ne pas avoir écrit un livre linéaire, mais un livre concentrique.

26 décembre 2009

Extraits de Nuevos escolios I

EXTRAITS du tome 1 des NUEVOS ESCOLIOS…, 1986
choisis et traduits par Philippe Billé.

(page 5) Je marche dans les ténèbres.
     Mais je me guide à l’odeur des genêts.

(12) Mourir en exil est la garantie que l’on n’a pas été tout à fait médiocre.

(19) La lecture est une drogue inégalable car elle nous permet d’échapper, plus qu’à la médiocrité de nos vies, à la médiocrité de nos âmes.

(25) Dans les époques aristocratiques, ce qui a de la valeur n’a pas de prix ; dans les époques démocratiques, ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur.

(25) Les dirigeants communistes trahissent aujourd’hui leur foi comme n’importe quel évêque.

(27) Après les maîtres d’aujourd’hui, ceux d’hier scandalisent moins.

(27) L’erreur ne consiste pas à rêver qu’il existe des jardins secrets, mais à rêver qu’ils ont des portes.

(31) Ce que dit le réactionnaire n’intéresse jamais personne.
     Ni quand il le dit, car cela semble absurde ; ni au bout de quelques années, car cela semble évident.

(43) Entre amis seulement, il n’y a pas de rangs.

(44) La rhétorique est tout ce qui n’est pas strictement nécessaire à se convaincre soi-même.

(54) Parmi les écrivains impopulaires, beaucoup ne méritent pas l’hommage de l’impopularité.

(61) L’homme est une abjection capable parfois d’avoir honte.

(62) Eduquer, ce n’est pas transmettre des recettes, mais des répugnances et des ferveurs.

(63) Le moralisme rigide émousse la sensibilité éthique.

(68) L’université est l’endroit où les jeunes devraient apprendre à se taire.

(69) L’activité révolutionnaire du jeune est le rite de passage entre l’adolescence et la bourgeoisie.

(71) L’âme est une quantité qui décroît à mesure que plus d’individus se regroupent.

(72) «Etre absolument moderne» est le désir spécifique du petit-bourgeois.

(91) Sa participation à des «activités culturelles» distingue le vulgaire de l’homme cultivé.

(103) Le catholicisme, même pour le non-catholique, est plus qu’une secte chrétienne.
     Le catholicisme est la civilisation du christianisme.

(111) Ce que nous découvrons en vieillissant, ce n’est pas la vanité de tout, mais de presque tout.

(113) La liberté ne mérite que le respect que mérite l’activité dans laquelle elle s’investit.

(113) Les hommes ne vivent généralement qu’au rez-de-chaussée de leur âme.

(141) L’humanité saura-t-elle un jour préférer les inventions décentes aux inventions rentables ?

(142) Le raciste se trompe en croyant qu’il existe des races pures, l’anti-raciste en croyant que les ingrédients d’une boisson n’ont pas d’importance.

(144) Aujourd’hui, peindre bien est toujours aussi difficile, peindre mal est plus facile.

(149) Le réactionnaire pur n’est pas un rêveur de passés abolis, mais un chasseur d’ombres sacrées sur les collines éternelles.

(152) Si l’on n’aspire qu’à doter d’un nombre croissant de biens un nombre croissant d’individus, sans se soucier de la qualité des individus, ni de celle des biens, le capitalisme est la solution parfaite.

(157) Plus un pays démocratique est grand, plus médiocres doivent être ses dirigeants : ils sont élus par plus de gens.

(178) Ne nous fions pas au goût de celui qui ne sait pas détester.

(181) Nous ne devons pas nous alarmer : ce que nous admirons ne meurt pas.
     Ni nous réjouir : ce que nous détestons non plus.

(182) Les hommes décents, dans toute société, ne sont qu’un sous-produit marginal.

(183) La magnificence de la cathédrale gothique cherche à honorer Dieu, la pompe du baroque jésuitique à attirer le public.

(200) La vulgarité a colonisé la terre.
     Ses armes ont été la télévision, la radio, la presse.

(204) Nous ne voyons rien avec clarté tant que nous n’avons pas vu de dos.

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24 décembre 2009

Extraits d'Escolios II

EXTRAITS du tome 2 des ESCOLIOS…, 1977
choisis et traduits par Philippe Billé.

(Page 9) La déduction philosophique est l’art de transformer une observation exacte, mais limitée, en un système gl obal, mais faux.

(13) L’individu ne naît pas pour «découvrir» et «exprimer» le spectre embryonnaire de son âme. 
           Mais pour inféoder sa personne au maître le plus noble qu’il rencontrera.

(14) Il y a des âmes que l’absolution ne lave pas, mais qui salissent les absolutions.

(22) Ceux dont la gratitude pour le bienfait reçu se convertit en dévotion envers la personne qui l’a octroyé, au lieu de dégénérer en la haine  usuelle que tout bienfaiteur déclenche, sont des aristocrates.
     Même s’ils sont en haillons.

(25) Etre civilisés, c’est être capables de critiquer ce en quoi nous croyons, sans cesser d’y croire.

(26) Rien de plus indiqué qu’une soudaine colique pour évacuer la rhétorique de celui qui pérore pathétiquement sur la «dignité de l’homme».

(28) Les anges mélomanes de la mythologie chrétienne seront remplacés, dans le paradis progressiste, par des professeurs de gymnastique.

(36) Ceux qui professent que le noble est vil finissent par prêcher que le vil est noble.

(36) L’ineptie et la niaiserie du verbiage épiscopal et pontifical nous troubleraient, nous vieux chrétiens, si nous n’avions heureusement appris, depuis tout petits, à dormir pendant le sermon.

(37) Les «cultures» ne sont pas réciproquement incompréhensibles, comme des univers séparés.
     Ni mutuellement transparentes, comme si elles consistaient en propositions logiques.
     Mais diaphanes et opaques à la fois, comme les individus entre eux.

(45) La poésie est l’empreinte digitale de Dieu dans l’argile humaine.

(47) A côté de tant d’intellectuels fastidieux, de tant d’artistes sans talent, de tant de révolutionnaires stéréotypés, un bourgeois sans prétention semble être une statue grecque.

(47) Méfions-nous de ceux qui ont besoin de certificats d’origine pour prouver leur noblesse.

(54) Toute proposition universelle est fausse.

     Sauf celle-ci.

(58) L’homme cultivé a le devoir d’être intolérant.

(60) Le réactionnaire plaide pour la liberté de l’esclave, afin de limiter la liberté du maître.

     Le réactionnaire est moins ami de la liberté qu’ennemi de l’absolutisme.

(63) Rentier, professeur à la retraite, jeune homme sous tutelle – un intellectuel de gauche peut-il concevoir pires parasites bourgeois ?

     Kierkegaard, Nietzsche, Baudelaire.

(66) Un par un, les hommes sont peut-être notre prochain, mais en troupeau, sûrement pas.

(67) Sans la philosophie, les sciences ne savent pas ce qu’elles savent.

(68) Le châtiment de celui qui se cherche est qu’il se trouve.

(71) Noms propres et dates, dans une dissertation sociologique, rafraîchissent comme une oasis dans le désert.

(74) Sans un sévère entraînement épistémologique, nous ne pouvons entreprendre la conquête du droit à la superstition.

(75) Foi profonde, seule, celle du sceptique qui prie.

(76) Le type de l’idiot contemporain est caractérisé par la fougue avec laquelle il se proclame dénué de préjugés.

(76) Les intelligences moyennes gravitent naturellement vers les dissertations sociologiques.

(77) Il y a dans le marxisme des échos du romantisme allemand, comme il y a dans la cuisine des échos des conversations du salon.

(77) La plus abominable des perversions modernes est la honte de paraître ingénus si nous ne flirtons pas avec le mal.

(81) Celui qui parle de sa «génération» avoue son appartenance à un troupeau.

(84) Jusqu’à présent, toute enquête sociologique a confirmé les idées du sociologue qui l’a menée.

(88) L’humanité actuelle a remplacé le mythe d’un âge d’or passé par celui d’un futur âge de plastique.

(89) Comparé à une église romane, tout le reste, sans exception, est plus ou moins plébéien.

(89) Il suffit de considérer ce que les éditeurs publient, pour être pris de vertige en songeant à ce qu’ils refusent.

(90) Celui qui se proclame incapable de mendier m’inspire une profonde répugnance.

(91) Quand la vieillesse parvient à être belle, il n’y a pas de beauté juvénile qui la surpasse.

(99) Les dieux n’habitent que les contrées, les demeures, les âmes où l’histoire, l’humble histoire, accumule pieusement ses vieilleries.

     La malédiction des œuvres modernes est qu’elles ne peuvent se fonder que sur un sol net.

     Sur la roche stérile.

(109) Je n’ai pas la nostalgie d’une nature vierge, d’une nature sans la marque paysanne qui l’ennoblit, et sans le château qui couronne la colline.

     Mais d’une nature préservée de l’industrialisme plébéien et des manipulations irrévérencieuses.

(111) Quand le dialogue est le seul recours, la situation est perdue.

(114) Ne donnons à personne l’occasion d’être vil.

     Il en profiterait.

(120) Le marxisme, plus qu’un diagnostic, est un symptôme.

(120) Ce n’est pas au simple échec du monde moderne que nous assistons aujourd’hui, mais à l’échec de son succès.

(120) Les poèmes ne sont pas écrits pour que nous les lisions, mais pour que nous nous en souvenions.

(124) On entend par justice sociale donner à chacun ce qui ne lui appartient pas.

     Alienum cuique tribuere.

(125) On ne parle de Dieu avec quelque exactitude et sérieux qu’en poésie.

(126) Inutile, comme une révolution.

(127) La société ne se civilise pas sous l’impulsion de sermons sonores, mais sous l’action catalytique de gestes discrets.

(136) Les religions meurent, mais pas les dieux. Pas même les faux.

(137) Les révolutionnaires ne détruisent, en définitive, que ce qui rendait tolérables les sociétés contre lesquelles ils se révoltent.

(138) L’historien a pour fonction et pour devoir de détruire les généralisations du sociologue.

(142) Le prolétariat tend vers la vie bourgeoise comme les corps vers le centre de la terre.

(142) L’individu se déclare membre d’une collectivité quelconque afin d’exiger au nom de celle-ci ce qu’il a honte de réclamer en son nom propre.

(143) Une stupidité ne cesse pas d’être stupide parce que quelqu’un est mort pour elle.

(148) N’essayons pas de convaincre ; l’apostolat nuit aux bonnes manières.

(154) La civilisation consiste toujours à s’habiller, pas à se déshabiller.

(155) Le spécialiste et le journaliste finissent de se partager l’héritage de la culture étranglée.

(156) Le malheur du moderne n’est pas de devoir vivre une vie médiocre, mais de croire qu’il pourrait en vivre une qui ne le soit pas.

(157) Toute œuvre d’art nous parle de Dieu.

     Quoi qu’elle dise.

(157) Le monde heureusement est inexplicable.

     (Que serait un monde explicable par l’homme !).

(185) Il existe aujourd’hui tant de publics différents que n’importe quel livre, aussi médiocre soit-il, trouve des illettrés qu’il séduit.

(189) L’idiot, pour être parfait, doit être un peu cultivé.

(193) Quand les règles éthiques se relâchent, les conflits psychologiques ne disparaissent pas, mais deviennent sordides.

(197) Les révolutions ne sont pas les locomotives, mais les déraillements de l’histoire.

(203) Pour nous préserver de l’abrutissement, il suffit d’éviter les conversations de jeunes et les divertissements d’adultes.

(205) Le XVIIIe siècle a légué au XIXe tout son patrimoine, sauf le bon goût.

(210) Les tissus sociaux se gangrènent, quand les devoirs des uns deviennent les droits des autres.

(212) On appelle mentalité moderne le processus de disculpation des péchés capitaux.

(213) L’esprit est la floraison du silence et de la routine.

(219) La densité démographique optimale devrait être indiquée par l’esthétique.

(222) La civilisation agonise, quand l’agriculture renonce à être un mode de vie pour devenir industrie.

(224) Les hommes, dans leur immense majorité, croient choisir, quand on les pousse.

(230) Les gens nous permettent plus facilement de mépriser leurs occupations sérieuses que leurs divertissements.

(230) Un destin bureaucratique attend les révolutionnaires, comme la mer attend les fleuves.

(232) Le révolutionnaire veut changer la donne ; le contre-révolutionnaire, le jeu.

(235) Celui qui réclame, en arguant de ses mérites, nous répugne, à nous qui mendions simplement.

(239) N’accusons pas la technique des malheurs causés par notre incapacité à inventer une technique de la technique.

(248) Nous ne savons nous comporter avec décence face au monde que quand nous savons que rien ne nous est dû.

     Sans grimace douloureuse de créancier frustré.

(263) La médiocrité d’aucun triomphe ne mérite que nous nous salissions avec les qualités qu’il exige.

(284) Les civilisations ne construisent pas leurs cloaques sous terre par hypocrisie, mais par égard pour l’odorat.

(283) Il y a des sujets sur lesquels celui qui ne dit pas des banalités ne dit que des âneries.

(292) Dieu a inventé les outils, le diable les machines.

(298) L’art est le suprême plaisir sensuel.

(300) Les réactionnaires se recrutent au premier rang des spectateurs d’une révolution.

(304) Les civilisations diffèrent radicalement entre elles.

     D’une civilisation à l’autre, cependant, les rares civilisés se reconnaissent mutuellement avec un discret sourire.

(308) Le thème de l’écrivain authentique, ce sont ses problèmes ; celui de l’écrivain frelaté, ceux de ses lecteurs.

(311) La capacité de survivre dans certaines conditions est une preuve de l’infériorité de celui qui y parvient.

(324) Une brusque expansion démographique rajeunit la société et multiplie ses âneries.

(330) Il existe des règles du bon goût, mais nous ne pouvons pas les connaître.

     Nous ne pouvons que les appliquer.

(428) «Justice populaire» est l’euphémisme pour carnage.

(434) La prose poétique est celle qui a la densité de la bonne poésie, pas les ornements de la mauvaise.

(440) Les révolutions ne résolvent d’autres problèmes que les problèmes économiques de leurs chefs.

(448) Nous n’arrivons à comprendre les choses importantes qu’en apprenant peu à peu ce qu’elles ne signifient pas.

(450) Ce dont on n’a pas hérité semble toujours plus ou moins volé.

(452) En général, la cordialité est moins une effusion de bonté que de mauvaise éducation.

(455) L’historien marxiste ne cherche pas pour découvrir mais pour confirmer.

(488) Le «dépérissement de l’état» et son remplacement par une libre articulation de mécanismes sociaux est ce qui s’est appelé féodalisme.


 

22 décembre 2009

Extraits d'Escolios I

EXTRAITS du tome 1 des ESCOLIOS, 1977
choisis et traduits par Philippe Billé.

(30) Les sociétés se distinguent uniquement par le statut de leurs esclaves et le nom qu’elles leur donnent.

(51) On appelle bonne éducation les habitudes provenant du respect du supérieur transformées en rapport entre égaux.

(65) La noblesse humaine est l’oeuvre que le temps cisèle parfois dans notre ignominie quotidienne.

(79) Aucune ville ne révèle sa beauté tant que la parcourt son torrent diurne.
     L’absence de l’homme est la condition ultime de la perfection de toute chose.

(80) Que routinier soit aujourd’hui une insulte prouve notre ignorance de l’art de vivre.

(92) Regardons avec avidité et sans convoitise.

(94) Le pardon est la forme sublime du mépris.

(107) Prêche-t-on les vérités dans lesquelles on croit, ou les vérités dans lesquelles on croit que l’on doit croire ?

(120) Si la philosophie, les arts, les lettres du siècle passé, ne sont que les superstructures de son économie bourgeoise, nous devrions défendre le capitalisme jusqu’à la mort.
     Toute idiotie se suicide.

(125) Lassée de glisser sur la pente commode des opinions hardies, l’intelligence s’aventure enfin dans le territoire broussailleux des lieux communs.

(144) Les catégories sociologiques permettent de se repérer dans la société sans égard pour l’individualité irremplaçable de chaque homme.
     La sociologie est l’idéologie de notre indifférence envers le prochain.

(202) Le théâtre ne vit que quand il n’appartient pas à la littérature, mais il ne dure pas s’il ne lui appartient pas.

(221) Le premier pas de la sagesse consiste à admettre, avec bonne humeur, que nos idées peuvent très bien n’intéresser personne.

(227) Vu les inéluctables conditions de son activité particulière, le politicien ne peut être qu’à moitié intelligent.

(228) L’imbécile ne découvre la radicale misère de notre condition que quand il est malade, pauvre, ou vieux.

(228) Les intellectuels révolutionnaires ont la mission historique d’inventer le vocabulaire et les thèmes de la prochaine tyrannie.

(230) En ce siècle de foules transhumantes qui profanent tout lieu illustre, le seul hommage qu’un pèlerin respectueux puisse rendre à un sanctuaire vénérable est de ne pas le visiter.

(230) Le marxisme n’aura de repos que quand il aura transformé tous les paysans et les ouvriers en fonctionnaires petits-bourgeois.

(234) Seuls échappent à la vénération de l’argent ceux qui choisissent la pauvreté ou ceux qui héritent de leur fortune.
     L’héritage est la forme noble de la richesse.

(237) Dénigrer le progrès est trop facile. J’aspire à la chaire d’arriération méthodique.

(239) La sensualité est la possibilité permanente d’arracher le monde à la captivité de son insignifiance.

(243) Nul ne peut chanter l’agronomie moderne en de nouvelles Georgiques.

(253) Défendre la civilisation consiste, avant tout, à la protéger de l’enthousiasme de l’homme.

(256) Eduquer l’âme consiste à lui apprendre à transformer en admiration son envie.

(256) La société est souvent injuste, mais pas comme les vaniteux l’imaginent.
     Il y a toujours plus de maîtres qui ne méritent pas leur place que de serviteurs qui ne méritent pas la leur.

(256) La civilisation est tout ce que l’université ne peut pas enseigner.

(258) La résistance est inutile quand tout se conjure dans le monde pour détruire ce que nous admirons.
     Il nous reste toujours, cependant, une âme intègre pour contempler, pour juger, et pour mépriser.

(261) La bourgeoisie, malgré tout, a été la seule classe sociale capable de se juger elle-même.
     Tout critique de la bourgeoisie se nourrit de critiques bourgeoises.

(265) Au lieu de chercher des explications au fait de l’inégalité, les anthropologues devraient en chercher à la notion d’égalité.

(266) La même doctrine doit servir sous la lumière méridienne et dans les moments livides.
     Seul est vérité ce qui vaut indistinctement pour l’âme affligée comme pour l’exaltée.

(288) Le barbare se moque totalement, ou totalement vénère.
     La civilisation est un sourire qui mêle discrètement ironie et respect.

(288) L’univers semble être un débiteur morose aux sectateurs de la justice, un créancier sublime aux adorateurs de la grâce.
     Les premiers prétendent que tout leur est dû, les seconds savent qu’ils doivent tout.

(304) Les trois grandes entreprises réactionnaires de l’histoire moderne sont l’humanisme italien, le classicisme français, et le romantisme allemand.

(309) La vulgarité consiste autant à ne pas respecter ce qui mérite le respect qu’à respecter ce qui ne le mérite pas.

(335) Seules les âmes fines peuvent toucher le plaisir sans se salir.

(341) N’admirer que les oeuvres réellement admirables est signe d’un goût douteux.
     La véritable sensibilité littéraire et l’authentique goût apprécient le charme du poète mineur et la délicatesse des proses subalternes.

(352) Une société aristocratique est celle où le désir de la perfection personnelle est l’âme des institutions sociales.

(353) Je me méfie de toute idée qui ne semble pas démodée ou grotesque à mes contemporains.

(357) Chacun se sent supérieur à ce qu’il fait, parce qu’il se croit supérieur à ce qu’il est.
     Nul ne croit être le peu qu’il est en réalité.

(359) Certains historiens semblent supposer qu’Athènes est intéressante parce qu’elle importait du blé et qu’elle exportait de l’huile.

(361) Dans les pays intellectuellement indigents, le patriotisme du lecteur compense l’insuffisant talent de l’auteur.

(365) Il suffit de répondre à une question importante pour avoir l’air grotesque (par exemple : Que pensez-vous de l’amour, de la vie, de l’art, de Dieu ?).

(394) Si nous n’apprenons pas à temps que toute vie est médiocre, nous ne faisons qu’échanger la prose d’un magasin à Charleville contre la rhétorique d’un comptoir en Abyssinie.

(406) Nous nous trouvons toujours honteux d’avoir partagé un enthousiasme collectif.

(407) L’originalité intentionnelle et systématique est l’uniforme contemporain de la médiocrité.

(408) Le journalisme consiste à écrire exclusivement pour les autres.

(413) La politique n’est pas l’art d’imposer les meilleures solutions, mais d’empêcher les pires.

(432) La civilisation moderne : cette invention d’ingénieur blanc pour roi nègre.

(440) Quand nous côtoyons des plébéiens, nos vices nous protègent, nos vertus nous trahissent.

(442) Pour interpréter certains hommes, la sociologie suffit.
     La psychologie est de trop.

(444) La messe peut être célébrée dans des palais, ou des chaumières, mais pas dans des quartiers résidentiels.

(444) A part la règle bénédictine, tous les statuts des collectivités humaines sont ridicules et grossiers.

(456) Les tactiques de la polémique traditionnelle échouent devant le dogmatisme inébranlable de l’homme contemporain.
     Pour le vaincre, il nous faut des stratagèmes de guérilléro.
     Nous ne devons pas l’affronter avec des arguments systématiques, ni lui présenter méthodiquement des solutions alternatives.
     Nous devons tirer avec n’importe quelle arme, depuis n’importe quel buisson, sur toute idée moderne qui s’avance seule sur le chemin.

(461) L’indépendance dont se vante toute jeunesse n’est que soumission à la nouvelle mode régnante.

25 novembre 2009

Quelques remarques

QUELQUES REMARQUES SUR LES SCOLIES DE GOMEZ DAVILA par Philippe Billé

      La principale œuvre de Nicolás Gómez Dávila, ne serait-ce que par la dimension, est la suite de recueils initiée en 1977 avec les deux tomes des Escolios a un texto implícito, poursuivie en 1986 avec deux tomes de Nuevos escolios…, et achevée en 1992 par un dernier volume de Sucesivos escolios… La parenté des titres et l’analogie du contenu indiquent assez qu’il s’agit d’une seule œuvre, publiée en trois livraisons, dont la première seule fut dotée d’épigraphes.
      Ces ouvrages se présentent comme des recueils de textes fort brefs, généralement limités à quelques lignes, souvent constitués d’une seule phrase. L’auteur y expose sa philosophie réactionnaire, sa nostalgie de la féodalité médiévale, ses objections à la modernité, au marxisme et à la démocratie. Cependant, loin de limiter ses réflexions au domaine politique, il s’exprime également sur des domaines aussi divers que la théologie, l’architecture, l’urbanisme, la psychologie ou la pédagogie.
      Le programme génétique des scolies de Dávila est résumé dans ce vœu : «Tâchons que notre phrase, au lieu d’être le premier pas d’un discours, soit le dernier geste d’une idée» (N.I.44). Ce parti pris de n’énoncer que des aboutissements, ou des conclusions, en s’épargnant de lourdes démonstrations, est encore explicité dans divers propos de l’auteur.
      Le choix de la forme brève répond, d’une part, à l’option artistique d’un écrivain qui constate avec prudence que «Les miracles littéraires excèdent rarement des constellations de trente mots» (S.45), et que la charge esthétique d’un texte ne saurait être proportionnelle à sa longueur.
      Ce choix satisfait, d’autre part, aux préoccupations morales d’un auteur soucieux de bienséance envers son lecteur, considérant que «L’écrivain bien élevé tâche de se limiter au nécessaire» (E.I.238) et qu’il convient donc d’ «Ecrire bref, pour conclure avant de lasser» (E.I.45).
      Mais le choix de la forme brève correspond aussi, plus profondément, à la conviction qu’un système philosophique est nécessairement faux : «Cohérence et évidence s’excluent» (E.I.357), que «La vérité est une somme d’évidences incohérentes» (E.I.89) et ne peut se révéler que par éclats : «Il y a mille vérités, l’erreur est une» (E.I.15). Toute tentative d’assembler ces éclats en système est donc vaine : «L’idée développée en système se suicide» (E.I.103) car «La déduction philosophique est l’art de transformer une observation exacte, mais limitée, en un système global, mais faux» (E.II.9).

* * *

      Les scolies de Gómez Dávila ne sont pas réparties en chapitres thématiques, ni même simplement numérotées comme le sont, du moins dans leurs éditions modernes, la plupart des recueils de maximes ou de pensées. Elles se présentent comme une suite ininterrompue de propositions sans ordre apparent, et que rien n’oblige à lire selon la succession des pages. C’est en ce sens que l’auteur peut déclarer : « La seule prétention que j’aie, c’est de ne pas avoir écrit un livre linéaire, mais un livre concentrique » (N.II.211). Cette disposition n’est pas forcément un désagrément pour le lecteur, mais il faut convenir qu’elle ne facilite guère le retour au texte. Qui voudra se reporter à une scolie, qu’il n’aura pas pris le soin de noter, risque de se trouver désorienté parmi les milliers d’autres, qui ne sont ni classées ni référencées. L’usage s’est établi, parmi les commentateurs, de tenir les premières éditions pour canoniques, et de se référer aux scolies en indiquant le volume et la page d’où elles proviennent, chaque page en portant rarement plus d’une demi-douzaine. La constitution de quelques index ouvrirait des voies de pénétration commodes.

* * *

      Dans les premiers des Escolios, Gómez Dávila fait une déclaration surprenante selon laquelle : «Le lecteur ne trouvera pas d’aphorismes dans ces pages. Mes brèves phrases sont les touches chromatiques d’une composition pointilliste» (E.I.11). Probablement y a-t-il un excès délibéré dans la formulation, le propos visant moins à refuser la légitime désignation d’aphorismes, employée çà et là par l’auteur lui-même, qu’à insister sur la dynamique collective de pensées, que rien pourtant n’interdit de considérer séparément.
      Le propre terme de «scolie», qui a la préférence de Dávila, veut aussi dénoncer l’aspect indépendant de ses énoncés, non plus dans leurs rapports réciproques, mais cette fois-ci avec des énoncés antérieurs. De même que, selon l’auteur, «La vie n’écrit ses meilleurs textes que dans les appendices et dans les marges» (S.73), de même il a choisi de n’écrire que des scolies, ou plus exactement de ne nous présenter ses écrits que comme des scolies, des notes marginales à un texte précédent.
      A quel texte ? La formule énigmatique du titre, évoquant un mystérieux « texte implicite », suscite diverses interprétations.
      Francisco Pizano de Brigard paraît s’en faire une idée bien précise, quand il affirme dans sa «Semblanza de un colombiano universal» (1988, p 12) que le texte implicite est constitué par les pages 61 à 100, portant sur la démocratie, du volume de Textos qu’avait publié Dávila lui-même en 1959.
      Selon une autre hypothèse, évoquée par José Miguel Oviedo (1991) puis par Franco Volpi (2001, p 169), le texte implicite ne serait pas un texte rédigé antérieurement par Dávila, mais au contraire celui qu’il n’a pas écrit, le système philosophique auquel il a renoncé pour lui préférer la vérité en miettes des scolies.
      Une troisième possibilité est de concevoir, comme l’ont fait Pizano dans l’article déjà cité, et plus tard Oscar Torres Duque (1995, p 36 & 48), que le texte  en question est l’ensemble de la production culturelle de l’Occident, les scolies de Dávila étant alors le fruit des méditations suscitées par ses vastes lectures.

* * *

      Deux caractéristiques physiques des éditions originales des Escolios apparaissent d’emblée à qui les feuillette, et se sont maintenues d’un recueil au suivant avec trop de constance, pour n’avoir pas dépendu de la volonté de l’auteur, mais cependant n’ont pas toujours été respectées dans les rééditions et dans les traductions.
      La première est que les scolies ont été disposées sur le papier de façon à ne jamais s’achever sur la page du verso, ni même sur celle en vis-à-vis, mais toujours sur la même où elles ont débuté. On peut y voir le souci du confort du lecteur, aussi bien que de l’intégrité des textes, dont on n’a pas voulu que la lecture soit perturbée par des aléas de mise en page.
      La seconde caractéristique est que les mots et les membres de phrases en langues étrangères, qui à la lecture s’avèrent assez nombreux dans le texte, ne sont pas composés selon l’usage en italique, mais en romain comme le reste de l’énoncé. Cette homogénéité typographique donne aux pages un aspect austère, qui sied aux ouvrages d’un auteur pour qui «Il faut écrire à voix basse» (E.II.232).
      Le recours fréquent à ces citations en d’autres langues témoigne assez explicitement de ce que de nombreuses scolies empruntent ou se réfèrent aux différents auteurs, pas toujours nommés, que Dávila a lus dans le texte grec, latin, français, anglais ou allemand.
      La scolie la plus surprenante, sous ce rapport, est celle qui, à la page 163 des Sucesivos escolios, est entièrement rédigée dans une langue étrangère, le français : «Je veux qu’ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez et qu’ils s’échaudent à injurier Sénèque en moi.» La phrase déconcerte d’autant plus qu’elle ne se présente pas, dans le livre, encadrée de guillemets à façon d’une citation, mais sans, comme si elle était l’expression directe de l’auteur.
      A la vérité, les lecteurs de Montaigne auront reconnu en elle une phrase des Essais. De toute évidence, il ne s’agit pas là d’un plagiat pur et simple, mais plutôt d’un simulacre de plagiat, car même s’il n’y a pas de guillemets, le maintien du texte en français suggère assez qu’il n’a pas été rédigé par le Colombien. On pourra se demander pour quelle raison Dávila a choisi Montaigne pour réaliser cette plaisanterie dont les scolies ne présentent pas d’autre exemple.
      On remarquera tout d’abord, à ce sujet, que Dávila ne cache pas son attachement particulier au philosophe bordelais, dont il n’hésite pas à déclarer, en certaine occasion, qu’il le tient pour un de ses deux «saints patrons», l’autre étant l’historien suisse Burckhardt (E.I.428). Mais on comprendra mieux l’intention de Dávila en se reportant au contexte originel de la phrase. Elle provient du second livre des Essais, plus précisément du chapitre X, intitulé «Des livres». Montaigne y avoue humblement, que lorsque d’autres ont déjà exprimé ce que lui-même ne peut «si bien dire», il recourt volontiers à la citation, comme peuvent le constater ses lecteurs. Mais il précise en outre qu’il a «à escient ommis parfois d’en marquer l’autheur», afin de dérouter les détracteurs, qui croyant l’attaquer s’en prendraient inconsidérément à des autorités classiques. On comprend ainsi que Dávila s’est amusé à procéder avec Montaigne comme celui-ci avait fait avec d’autres, et qu’il a choisi pour cela précisément la phrase où le procédé se trouve indiqué. On peut par ailleurs supposer qu’en reprenant cette phrase, Dávila donne une indication utile à la compréhension de ses propres œuvres.

23 novembre 2009

Avertissement

Le blog Studia daviliana a pour premier objectif la mise en ligne de l'essentiel des matériaux concernant Nicolás Gómez Dávila, recueillis en 2003 dans la brochure du même titre maintenant épuisée. Nous entendons par ailleurs enrichir ce fonds de tous les nouveaux documents relatifs au penseur colombien, qu'il nous sera loisible de produire ou de collecter. Nous examinerons avec intérêt toute proposition qui nous sera faite en ce sens. Il est possible de nous joindre par e-mail en cliquant dans la marge sur le lien "contacter l'auteur".
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22 novembre 2009

Davila dans El Tiempo

ngdTiempo

Profil anonyme de Nicolás Gómez Dávila paru dans le supplément «Lecturas dominicales» du journal Tiempo, le 26 juin 1994.

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