NICOLAS GOMEZ DAVILA LE REACTIONNAIRE NON-CONFORMISTE
par Fernando Savater.

            L’œuvre de Gómez Dávila se compose de milliers d’aphorismes, qu’il appelait «scolies à un texte implicite» et qu’il présentait comme des notes en marge d’un système philosophique qu’il n’a jamais écrit. Cet ensemble monumental, secret et provocant, constitue quelque chose comme une «esthétique de la résistance» aux idéologies et aux modes de vie dominants dans la société moderne, du point de vue d’un réactionnaire déclaré qui, par ses magistrales insolences («Les trois ennemis de l’homme sont le démon, l’Etat et la technique») peut déconcerter aussi bien la droite que la gauche traditionnelles.
            Pour commencer, je dois dire que les fondements sous-jacents à la pensée de Nicolás Gómez Dávila me sont parfaitement étrangers. En outre, si l’on peut se risquer à des affirmations métaphysiques catégoriques, je crois qu’ils sont complètement faux. La conception ultra-catholique de la réalité comme alibi positif d’un scepticisme radical, la vieille et obstinée querelle contre la démocratie (si anti-historique, puisque dans l’idée de démocratie se conjuguent le meilleur de la Grèce et le meilleur du christianisme occidental), la délectation à dénoncer les idéaux des Lumières comme l’Egalité, la Justice, le Progrès etc (dont aucun n’oblige à une foi aveugle puisque, comme Gómez Dávila lui-même nous l’a dit, «Etre civilisé, c’est être capable de critiquer ce en quoi nous croyons, sans cesser d’y croire») … toutes ces conceptions fondamentales me paraissent inconsistantes et ne m’inclinent donc à aucune sympathie. Je dirais même que lorsqu’elles affleurent dans l’un des rarissimes aphorismes de Gómez Dávila qui relèvent de la bêtise qu’il détestait, j’éprouve un certain soulagement : par exemple, quand il dit que «Même la droite de n’importe quelle droite me semble encore trop à gauche».
            En effet, il est rassurant pour un progressiste – et je ne peux que me définir comme tel, au-delà des strictes démarcations de la gauche et de la droite – de tenir pour inacceptables les conclusions que tire un réactionnaire militant de ses présupposés idéologiques. Le problème est que dans le cas de Gómez Dávila, cette concordance rassurante est l’exception et non la règle. La plupart du temps, les aphorismes du penseur colombien sont cruellement justes, et aussi valides selon mes propres présupposés que selon les siens, si contraires.
            D’où l’aspect contradictoire et presque invivable de ma passion pour Gómez Dávila: je ne partage aucun de ses axiomes, mais je suis d’accord avec la plus grande part de ce qu’il en déduit. Surtout et bien plus quand il nie et rejette, que quand il affirme. Ce qui ne manque pas d’intérêt car, comme il l’a lui-même écrit, «Beaucoup de doctrines valent moins par les vérités qu’elles apportent, que par les erreurs qu’elles réfutent». J’insiste sur ce point, car je n’admire pas ses scolies seulement pour la splendeur de son style, dur comme le roc et tremblant comme le feuillage selon son expression inoubliable, ni pour leur évidente habileté et leur humour tonifiant, mais d’abord parce qu’il se trouve que, tout comme l’avait remarqué Borges à propos des apparentes boutades d’Oscar Wilde, il énonce des vérités surtout quand il critique. Et pour moi, qui ne suis pas post-moderne et qui le regrette beaucoup, la vérité est plus importante que le style et que l’habileté, et au moins aussi importante que l’humour.
            Peut-être que l’aspect le plus intéressant de la pensée de Gómez Dávila est qu’elle ne permet pas de le classer simplement parmi les pessimistes à la Cioran ou parmi les nostalgiques des heureux temps passés, comme tant d’aristocratisants qui regrettent moins l’illusoire harmonie perdue de la société ancienne, que leurs privilèges disparus. Gómez Dávila n’est pas le laudator temporis acti dont parle Horace dans son Art poétique. Au contraire, il révèle souvent une sensibilité dépourvue de préjugés, toute critique qu’elle soit, devant les rites et les mythes de la modernité. La scolie dans laquelle il estime que «Le barbare se moque totalement, ou totalement vénère. La civilisation est un sourire qui mêle discrètement ironie et respect», s’apparente à un commentaire semblable d’Isaiah Berlin, qui observait qu’à l’opposé du barbare fanatique, la personne civilisée est disposée à lutter et même à mourir pour des idées auxquelles elle ne croit pas du tout. Ce n’est pas le pessimisme mais la lucidité, qui le conduit à déclarer que «Mûrir ne consiste pas à renoncer à nos désirs, mais à admettre que le monde n’est pas obligé de les combler». Aucun véritable pessimiste n’admet jamais que l’authentique sagesse implique de la frustration mais ne s’y réduit pas.
           Un autre point intéressant, bien qu’occasionnel, est son franc intérêt pour la sexualité. Dans ce domaine, il rejette les solutions faciles, aussi bien conventionnelles que plus à la mode : «Le problème n’est ni la libération sexuelle, ni la répression sexuelle, mais le sexe.» C’est bien entendu à l’idéologie en vogue que s’adressent ses critiques les plus acerbes, mais pas d’un point de vue étroitement puritain : «Rien de plus répugnant que ce que l’idiot appelle ‘une activité sexuelle harmonieuse et équilibrée’. La sexualité hygiénique et méthodique est la seule perversion qu’exècrent aussi bien les démons que les anges». Ne relève pas non plus de la pruderie l’une de ses affirmations positives des plus discutables, mais en même temps des plus glorieuses : «Un corps nu résout tous les problèmes de l’univers». Ou encore ce dogme érotique : «Nous voudrions non caresser le corps aimé, mais être la caresse». J’irai jusqu’à dire qu’en certaines occasions, il s’aventure à des propos auxquels pourrait souscrire n’importe quel matérialiste : «Il n’y a que des instants». Enfin celui de ses aphorismes que je préfère à tous les autres est cette déclaration désespérément triomphale, qui se situe au-delà de la fausse dichotomie entre pessimisme et optimisme, et bien entendu très au-delà du scepticisme limité et limitateur : «Le contraire de l’absurde n’est pas la raison mais la joie».

 «Nicolás Gómez Dávila, el reaccionario inconformista», article paru dans le supplément littéraire de El País, 29 XII 2007.