EXTRAITS du tome 2 des ESCOLIOS…, 1977
choisis et traduits par Philippe Billé.

(Page 9) La déduction philosophique est l’art de transformer une observation exacte, mais limitée, en un système gl obal, mais faux.

(13) L’individu ne naît pas pour «découvrir» et «exprimer» le spectre embryonnaire de son âme. 
           Mais pour inféoder sa personne au maître le plus noble qu’il rencontrera.

(14) Il y a des âmes que l’absolution ne lave pas, mais qui salissent les absolutions.

(22) Ceux dont la gratitude pour le bienfait reçu se convertit en dévotion envers la personne qui l’a octroyé, au lieu de dégénérer en la haine  usuelle que tout bienfaiteur déclenche, sont des aristocrates.
     Même s’ils sont en haillons.

(25) Etre civilisés, c’est être capables de critiquer ce en quoi nous croyons, sans cesser d’y croire.

(26) Rien de plus indiqué qu’une soudaine colique pour évacuer la rhétorique de celui qui pérore pathétiquement sur la «dignité de l’homme».

(28) Les anges mélomanes de la mythologie chrétienne seront remplacés, dans le paradis progressiste, par des professeurs de gymnastique.

(36) Ceux qui professent que le noble est vil finissent par prêcher que le vil est noble.

(36) L’ineptie et la niaiserie du verbiage épiscopal et pontifical nous troubleraient, nous vieux chrétiens, si nous n’avions heureusement appris, depuis tout petits, à dormir pendant le sermon.

(37) Les «cultures» ne sont pas réciproquement incompréhensibles, comme des univers séparés.
     Ni mutuellement transparentes, comme si elles consistaient en propositions logiques.
     Mais diaphanes et opaques à la fois, comme les individus entre eux.

(45) La poésie est l’empreinte digitale de Dieu dans l’argile humaine.

(47) A côté de tant d’intellectuels fastidieux, de tant d’artistes sans talent, de tant de révolutionnaires stéréotypés, un bourgeois sans prétention semble être une statue grecque.

(47) Méfions-nous de ceux qui ont besoin de certificats d’origine pour prouver leur noblesse.

(54) Toute proposition universelle est fausse.

     Sauf celle-ci.

(58) L’homme cultivé a le devoir d’être intolérant.

(60) Le réactionnaire plaide pour la liberté de l’esclave, afin de limiter la liberté du maître.

     Le réactionnaire est moins ami de la liberté qu’ennemi de l’absolutisme.

(63) Rentier, professeur à la retraite, jeune homme sous tutelle – un intellectuel de gauche peut-il concevoir pires parasites bourgeois ?

     Kierkegaard, Nietzsche, Baudelaire.

(66) Un par un, les hommes sont peut-être notre prochain, mais en troupeau, sûrement pas.

(67) Sans la philosophie, les sciences ne savent pas ce qu’elles savent.

(68) Le châtiment de celui qui se cherche est qu’il se trouve.

(71) Noms propres et dates, dans une dissertation sociologique, rafraîchissent comme une oasis dans le désert.

(74) Sans un sévère entraînement épistémologique, nous ne pouvons entreprendre la conquête du droit à la superstition.

(75) Foi profonde, seule, celle du sceptique qui prie.

(76) Le type de l’idiot contemporain est caractérisé par la fougue avec laquelle il se proclame dénué de préjugés.

(76) Les intelligences moyennes gravitent naturellement vers les dissertations sociologiques.

(77) Il y a dans le marxisme des échos du romantisme allemand, comme il y a dans la cuisine des échos des conversations du salon.

(77) La plus abominable des perversions modernes est la honte de paraître ingénus si nous ne flirtons pas avec le mal.

(81) Celui qui parle de sa «génération» avoue son appartenance à un troupeau.

(84) Jusqu’à présent, toute enquête sociologique a confirmé les idées du sociologue qui l’a menée.

(88) L’humanité actuelle a remplacé le mythe d’un âge d’or passé par celui d’un futur âge de plastique.

(89) Comparé à une église romane, tout le reste, sans exception, est plus ou moins plébéien.

(89) Il suffit de considérer ce que les éditeurs publient, pour être pris de vertige en songeant à ce qu’ils refusent.

(90) Celui qui se proclame incapable de mendier m’inspire une profonde répugnance.

(91) Quand la vieillesse parvient à être belle, il n’y a pas de beauté juvénile qui la surpasse.

(99) Les dieux n’habitent que les contrées, les demeures, les âmes où l’histoire, l’humble histoire, accumule pieusement ses vieilleries.

     La malédiction des œuvres modernes est qu’elles ne peuvent se fonder que sur un sol net.

     Sur la roche stérile.

(109) Je n’ai pas la nostalgie d’une nature vierge, d’une nature sans la marque paysanne qui l’ennoblit, et sans le château qui couronne la colline.

     Mais d’une nature préservée de l’industrialisme plébéien et des manipulations irrévérencieuses.

(111) Quand le dialogue est le seul recours, la situation est perdue.

(114) Ne donnons à personne l’occasion d’être vil.

     Il en profiterait.

(120) Le marxisme, plus qu’un diagnostic, est un symptôme.

(120) Ce n’est pas au simple échec du monde moderne que nous assistons aujourd’hui, mais à l’échec de son succès.

(120) Les poèmes ne sont pas écrits pour que nous les lisions, mais pour que nous nous en souvenions.

(124) On entend par justice sociale donner à chacun ce qui ne lui appartient pas.

     Alienum cuique tribuere.

(125) On ne parle de Dieu avec quelque exactitude et sérieux qu’en poésie.

(126) Inutile, comme une révolution.

(127) La société ne se civilise pas sous l’impulsion de sermons sonores, mais sous l’action catalytique de gestes discrets.

(136) Les religions meurent, mais pas les dieux. Pas même les faux.

(137) Les révolutionnaires ne détruisent, en définitive, que ce qui rendait tolérables les sociétés contre lesquelles ils se révoltent.

(138) L’historien a pour fonction et pour devoir de détruire les généralisations du sociologue.

(142) Le prolétariat tend vers la vie bourgeoise comme les corps vers le centre de la terre.

(142) L’individu se déclare membre d’une collectivité quelconque afin d’exiger au nom de celle-ci ce qu’il a honte de réclamer en son nom propre.

(143) Une stupidité ne cesse pas d’être stupide parce que quelqu’un est mort pour elle.

(148) N’essayons pas de convaincre ; l’apostolat nuit aux bonnes manières.

(154) La civilisation consiste toujours à s’habiller, pas à se déshabiller.

(155) Le spécialiste et le journaliste finissent de se partager l’héritage de la culture étranglée.

(156) Le malheur du moderne n’est pas de devoir vivre une vie médiocre, mais de croire qu’il pourrait en vivre une qui ne le soit pas.

(157) Toute œuvre d’art nous parle de Dieu.

     Quoi qu’elle dise.

(157) Le monde heureusement est inexplicable.

     (Que serait un monde explicable par l’homme !).

(185) Il existe aujourd’hui tant de publics différents que n’importe quel livre, aussi médiocre soit-il, trouve des illettrés qu’il séduit.

(189) L’idiot, pour être parfait, doit être un peu cultivé.

(193) Quand les règles éthiques se relâchent, les conflits psychologiques ne disparaissent pas, mais deviennent sordides.

(197) Les révolutions ne sont pas les locomotives, mais les déraillements de l’histoire.

(203) Pour nous préserver de l’abrutissement, il suffit d’éviter les conversations de jeunes et les divertissements d’adultes.

(205) Le XVIIIe siècle a légué au XIXe tout son patrimoine, sauf le bon goût.

(210) Les tissus sociaux se gangrènent, quand les devoirs des uns deviennent les droits des autres.

(212) On appelle mentalité moderne le processus de disculpation des péchés capitaux.

(213) L’esprit est la floraison du silence et de la routine.

(219) La densité démographique optimale devrait être indiquée par l’esthétique.

(222) La civilisation agonise, quand l’agriculture renonce à être un mode de vie pour devenir industrie.

(224) Les hommes, dans leur immense majorité, croient choisir, quand on les pousse.

(230) Les gens nous permettent plus facilement de mépriser leurs occupations sérieuses que leurs divertissements.

(230) Un destin bureaucratique attend les révolutionnaires, comme la mer attend les fleuves.

(232) Le révolutionnaire veut changer la donne ; le contre-révolutionnaire, le jeu.

(235) Celui qui réclame, en arguant de ses mérites, nous répugne, à nous qui mendions simplement.

(239) N’accusons pas la technique des malheurs causés par notre incapacité à inventer une technique de la technique.

(248) Nous ne savons nous comporter avec décence face au monde que quand nous savons que rien ne nous est dû.

     Sans grimace douloureuse de créancier frustré.

(263) La médiocrité d’aucun triomphe ne mérite que nous nous salissions avec les qualités qu’il exige.

(284) Les civilisations ne construisent pas leurs cloaques sous terre par hypocrisie, mais par égard pour l’odorat.

(283) Il y a des sujets sur lesquels celui qui ne dit pas des banalités ne dit que des âneries.

(292) Dieu a inventé les outils, le diable les machines.

(298) L’art est le suprême plaisir sensuel.

(300) Les réactionnaires se recrutent au premier rang des spectateurs d’une révolution.

(304) Les civilisations diffèrent radicalement entre elles.

     D’une civilisation à l’autre, cependant, les rares civilisés se reconnaissent mutuellement avec un discret sourire.

(308) Le thème de l’écrivain authentique, ce sont ses problèmes ; celui de l’écrivain frelaté, ceux de ses lecteurs.

(311) La capacité de survivre dans certaines conditions est une preuve de l’infériorité de celui qui y parvient.

(324) Une brusque expansion démographique rajeunit la société et multiplie ses âneries.

(330) Il existe des règles du bon goût, mais nous ne pouvons pas les connaître.

     Nous ne pouvons que les appliquer.

(428) «Justice populaire» est l’euphémisme pour carnage.

(434) La prose poétique est celle qui a la densité de la bonne poésie, pas les ornements de la mauvaise.

(440) Les révolutions ne résolvent d’autres problèmes que les problèmes économiques de leurs chefs.

(448) Nous n’arrivons à comprendre les choses importantes qu’en apprenant peu à peu ce qu’elles ne signifient pas.

(450) Ce dont on n’a pas hérité semble toujours plus ou moins volé.

(452) En général, la cordialité est moins une effusion de bonté que de mauvaise éducation.

(455) L’historien marxiste ne cherche pas pour découvrir mais pour confirmer.

(488) Le «dépérissement de l’état» et son remplacement par une libre articulation de mécanismes sociaux est ce qui s’est appelé féodalisme.