EXTRAITS du tome 1 des ESCOLIOS, 1977
choisis et traduits par Philippe Billé.

(30) Les sociétés se distinguent uniquement par le statut de leurs esclaves et le nom qu’elles leur donnent.

(51) On appelle bonne éducation les habitudes provenant du respect du supérieur transformées en rapport entre égaux.

(65) La noblesse humaine est l’oeuvre que le temps cisèle parfois dans notre ignominie quotidienne.

(79) Aucune ville ne révèle sa beauté tant que la parcourt son torrent diurne.
     L’absence de l’homme est la condition ultime de la perfection de toute chose.

(80) Que routinier soit aujourd’hui une insulte prouve notre ignorance de l’art de vivre.

(92) Regardons avec avidité et sans convoitise.

(94) Le pardon est la forme sublime du mépris.

(107) Prêche-t-on les vérités dans lesquelles on croit, ou les vérités dans lesquelles on croit que l’on doit croire ?

(120) Si la philosophie, les arts, les lettres du siècle passé, ne sont que les superstructures de son économie bourgeoise, nous devrions défendre le capitalisme jusqu’à la mort.
     Toute idiotie se suicide.

(125) Lassée de glisser sur la pente commode des opinions hardies, l’intelligence s’aventure enfin dans le territoire broussailleux des lieux communs.

(144) Les catégories sociologiques permettent de se repérer dans la société sans égard pour l’individualité irremplaçable de chaque homme.
     La sociologie est l’idéologie de notre indifférence envers le prochain.

(202) Le théâtre ne vit que quand il n’appartient pas à la littérature, mais il ne dure pas s’il ne lui appartient pas.

(221) Le premier pas de la sagesse consiste à admettre, avec bonne humeur, que nos idées peuvent très bien n’intéresser personne.

(227) Vu les inéluctables conditions de son activité particulière, le politicien ne peut être qu’à moitié intelligent.

(228) L’imbécile ne découvre la radicale misère de notre condition que quand il est malade, pauvre, ou vieux.

(228) Les intellectuels révolutionnaires ont la mission historique d’inventer le vocabulaire et les thèmes de la prochaine tyrannie.

(230) En ce siècle de foules transhumantes qui profanent tout lieu illustre, le seul hommage qu’un pèlerin respectueux puisse rendre à un sanctuaire vénérable est de ne pas le visiter.

(230) Le marxisme n’aura de repos que quand il aura transformé tous les paysans et les ouvriers en fonctionnaires petits-bourgeois.

(234) Seuls échappent à la vénération de l’argent ceux qui choisissent la pauvreté ou ceux qui héritent de leur fortune.
     L’héritage est la forme noble de la richesse.

(237) Dénigrer le progrès est trop facile. J’aspire à la chaire d’arriération méthodique.

(239) La sensualité est la possibilité permanente d’arracher le monde à la captivité de son insignifiance.

(243) Nul ne peut chanter l’agronomie moderne en de nouvelles Georgiques.

(253) Défendre la civilisation consiste, avant tout, à la protéger de l’enthousiasme de l’homme.

(256) Eduquer l’âme consiste à lui apprendre à transformer en admiration son envie.

(256) La société est souvent injuste, mais pas comme les vaniteux l’imaginent.
     Il y a toujours plus de maîtres qui ne méritent pas leur place que de serviteurs qui ne méritent pas la leur.

(256) La civilisation est tout ce que l’université ne peut pas enseigner.

(258) La résistance est inutile quand tout se conjure dans le monde pour détruire ce que nous admirons.
     Il nous reste toujours, cependant, une âme intègre pour contempler, pour juger, et pour mépriser.

(261) La bourgeoisie, malgré tout, a été la seule classe sociale capable de se juger elle-même.
     Tout critique de la bourgeoisie se nourrit de critiques bourgeoises.

(265) Au lieu de chercher des explications au fait de l’inégalité, les anthropologues devraient en chercher à la notion d’égalité.

(266) La même doctrine doit servir sous la lumière méridienne et dans les moments livides.
     Seul est vérité ce qui vaut indistinctement pour l’âme affligée comme pour l’exaltée.

(288) Le barbare se moque totalement, ou totalement vénère.
     La civilisation est un sourire qui mêle discrètement ironie et respect.

(288) L’univers semble être un débiteur morose aux sectateurs de la justice, un créancier sublime aux adorateurs de la grâce.
     Les premiers prétendent que tout leur est dû, les seconds savent qu’ils doivent tout.

(304) Les trois grandes entreprises réactionnaires de l’histoire moderne sont l’humanisme italien, le classicisme français, et le romantisme allemand.

(309) La vulgarité consiste autant à ne pas respecter ce qui mérite le respect qu’à respecter ce qui ne le mérite pas.

(335) Seules les âmes fines peuvent toucher le plaisir sans se salir.

(341) N’admirer que les oeuvres réellement admirables est signe d’un goût douteux.
     La véritable sensibilité littéraire et l’authentique goût apprécient le charme du poète mineur et la délicatesse des proses subalternes.

(352) Une société aristocratique est celle où le désir de la perfection personnelle est l’âme des institutions sociales.

(353) Je me méfie de toute idée qui ne semble pas démodée ou grotesque à mes contemporains.

(357) Chacun se sent supérieur à ce qu’il fait, parce qu’il se croit supérieur à ce qu’il est.
     Nul ne croit être le peu qu’il est en réalité.

(359) Certains historiens semblent supposer qu’Athènes est intéressante parce qu’elle importait du blé et qu’elle exportait de l’huile.

(361) Dans les pays intellectuellement indigents, le patriotisme du lecteur compense l’insuffisant talent de l’auteur.

(365) Il suffit de répondre à une question importante pour avoir l’air grotesque (par exemple : Que pensez-vous de l’amour, de la vie, de l’art, de Dieu ?).

(394) Si nous n’apprenons pas à temps que toute vie est médiocre, nous ne faisons qu’échanger la prose d’un magasin à Charleville contre la rhétorique d’un comptoir en Abyssinie.

(406) Nous nous trouvons toujours honteux d’avoir partagé un enthousiasme collectif.

(407) L’originalité intentionnelle et systématique est l’uniforme contemporain de la médiocrité.

(408) Le journalisme consiste à écrire exclusivement pour les autres.

(413) La politique n’est pas l’art d’imposer les meilleures solutions, mais d’empêcher les pires.

(432) La civilisation moderne : cette invention d’ingénieur blanc pour roi nègre.

(440) Quand nous côtoyons des plébéiens, nos vices nous protègent, nos vertus nous trahissent.

(442) Pour interpréter certains hommes, la sociologie suffit.
     La psychologie est de trop.

(444) La messe peut être célébrée dans des palais, ou des chaumières, mais pas dans des quartiers résidentiels.

(444) A part la règle bénédictine, tous les statuts des collectivités humaines sont ridicules et grossiers.

(456) Les tactiques de la polémique traditionnelle échouent devant le dogmatisme inébranlable de l’homme contemporain.
     Pour le vaincre, il nous faut des stratagèmes de guérilléro.
     Nous ne devons pas l’affronter avec des arguments systématiques, ni lui présenter méthodiquement des solutions alternatives.
     Nous devons tirer avec n’importe quelle arme, depuis n’importe quel buisson, sur toute idée moderne qui s’avance seule sur le chemin.

(461) L’indépendance dont se vante toute jeunesse n’est que soumission à la nouvelle mode régnante.