QUELQUES REMARQUES SUR LES SCOLIES DE GOMEZ DAVILA par Philippe Billé

      La principale œuvre de Nicolás Gómez Dávila, ne serait-ce que par la dimension, est la suite de recueils initiée en 1977 avec les deux tomes des Escolios a un texto implícito, poursuivie en 1986 avec deux tomes de Nuevos escolios…, et achevée en 1992 par un dernier volume de Sucesivos escolios… La parenté des titres et l’analogie du contenu indiquent assez qu’il s’agit d’une seule œuvre, publiée en trois livraisons, dont la première seule fut dotée d’épigraphes.
      Ces ouvrages se présentent comme des recueils de textes fort brefs, généralement limités à quelques lignes, souvent constitués d’une seule phrase. L’auteur y expose sa philosophie réactionnaire, sa nostalgie de la féodalité médiévale, ses objections à la modernité, au marxisme et à la démocratie. Cependant, loin de limiter ses réflexions au domaine politique, il s’exprime également sur des domaines aussi divers que la théologie, l’architecture, l’urbanisme, la psychologie ou la pédagogie.
      Le programme génétique des scolies de Dávila est résumé dans ce vœu : «Tâchons que notre phrase, au lieu d’être le premier pas d’un discours, soit le dernier geste d’une idée» (N.I.44). Ce parti pris de n’énoncer que des aboutissements, ou des conclusions, en s’épargnant de lourdes démonstrations, est encore explicité dans divers propos de l’auteur.
      Le choix de la forme brève répond, d’une part, à l’option artistique d’un écrivain qui constate avec prudence que «Les miracles littéraires excèdent rarement des constellations de trente mots» (S.45), et que la charge esthétique d’un texte ne saurait être proportionnelle à sa longueur.
      Ce choix satisfait, d’autre part, aux préoccupations morales d’un auteur soucieux de bienséance envers son lecteur, considérant que «L’écrivain bien élevé tâche de se limiter au nécessaire» (E.I.238) et qu’il convient donc d’ «Ecrire bref, pour conclure avant de lasser» (E.I.45).
      Mais le choix de la forme brève correspond aussi, plus profondément, à la conviction qu’un système philosophique est nécessairement faux : «Cohérence et évidence s’excluent» (E.I.357), que «La vérité est une somme d’évidences incohérentes» (E.I.89) et ne peut se révéler que par éclats : «Il y a mille vérités, l’erreur est une» (E.I.15). Toute tentative d’assembler ces éclats en système est donc vaine : «L’idée développée en système se suicide» (E.I.103) car «La déduction philosophique est l’art de transformer une observation exacte, mais limitée, en un système global, mais faux» (E.II.9).

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      Les scolies de Gómez Dávila ne sont pas réparties en chapitres thématiques, ni même simplement numérotées comme le sont, du moins dans leurs éditions modernes, la plupart des recueils de maximes ou de pensées. Elles se présentent comme une suite ininterrompue de propositions sans ordre apparent, et que rien n’oblige à lire selon la succession des pages. C’est en ce sens que l’auteur peut déclarer : « La seule prétention que j’aie, c’est de ne pas avoir écrit un livre linéaire, mais un livre concentrique » (N.II.211). Cette disposition n’est pas forcément un désagrément pour le lecteur, mais il faut convenir qu’elle ne facilite guère le retour au texte. Qui voudra se reporter à une scolie, qu’il n’aura pas pris le soin de noter, risque de se trouver désorienté parmi les milliers d’autres, qui ne sont ni classées ni référencées. L’usage s’est établi, parmi les commentateurs, de tenir les premières éditions pour canoniques, et de se référer aux scolies en indiquant le volume et la page d’où elles proviennent, chaque page en portant rarement plus d’une demi-douzaine. La constitution de quelques index ouvrirait des voies de pénétration commodes.

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      Dans les premiers des Escolios, Gómez Dávila fait une déclaration surprenante selon laquelle : «Le lecteur ne trouvera pas d’aphorismes dans ces pages. Mes brèves phrases sont les touches chromatiques d’une composition pointilliste» (E.I.11). Probablement y a-t-il un excès délibéré dans la formulation, le propos visant moins à refuser la légitime désignation d’aphorismes, employée çà et là par l’auteur lui-même, qu’à insister sur la dynamique collective de pensées, que rien pourtant n’interdit de considérer séparément.
      Le propre terme de «scolie», qui a la préférence de Dávila, veut aussi dénoncer l’aspect indépendant de ses énoncés, non plus dans leurs rapports réciproques, mais cette fois-ci avec des énoncés antérieurs. De même que, selon l’auteur, «La vie n’écrit ses meilleurs textes que dans les appendices et dans les marges» (S.73), de même il a choisi de n’écrire que des scolies, ou plus exactement de ne nous présenter ses écrits que comme des scolies, des notes marginales à un texte précédent.
      A quel texte ? La formule énigmatique du titre, évoquant un mystérieux « texte implicite », suscite diverses interprétations.
      Francisco Pizano de Brigard paraît s’en faire une idée bien précise, quand il affirme dans sa «Semblanza de un colombiano universal» (1988, p 12) que le texte implicite est constitué par les pages 61 à 100, portant sur la démocratie, du volume de Textos qu’avait publié Dávila lui-même en 1959.
      Selon une autre hypothèse, évoquée par José Miguel Oviedo (1991) puis par Franco Volpi (2001, p 169), le texte implicite ne serait pas un texte rédigé antérieurement par Dávila, mais au contraire celui qu’il n’a pas écrit, le système philosophique auquel il a renoncé pour lui préférer la vérité en miettes des scolies.
      Une troisième possibilité est de concevoir, comme l’ont fait Pizano dans l’article déjà cité, et plus tard Oscar Torres Duque (1995, p 36 & 48), que le texte  en question est l’ensemble de la production culturelle de l’Occident, les scolies de Dávila étant alors le fruit des méditations suscitées par ses vastes lectures.

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      Deux caractéristiques physiques des éditions originales des Escolios apparaissent d’emblée à qui les feuillette, et se sont maintenues d’un recueil au suivant avec trop de constance, pour n’avoir pas dépendu de la volonté de l’auteur, mais cependant n’ont pas toujours été respectées dans les rééditions et dans les traductions.
      La première est que les scolies ont été disposées sur le papier de façon à ne jamais s’achever sur la page du verso, ni même sur celle en vis-à-vis, mais toujours sur la même où elles ont débuté. On peut y voir le souci du confort du lecteur, aussi bien que de l’intégrité des textes, dont on n’a pas voulu que la lecture soit perturbée par des aléas de mise en page.
      La seconde caractéristique est que les mots et les membres de phrases en langues étrangères, qui à la lecture s’avèrent assez nombreux dans le texte, ne sont pas composés selon l’usage en italique, mais en romain comme le reste de l’énoncé. Cette homogénéité typographique donne aux pages un aspect austère, qui sied aux ouvrages d’un auteur pour qui «Il faut écrire à voix basse» (E.II.232).
      Le recours fréquent à ces citations en d’autres langues témoigne assez explicitement de ce que de nombreuses scolies empruntent ou se réfèrent aux différents auteurs, pas toujours nommés, que Dávila a lus dans le texte grec, latin, français, anglais ou allemand.
      La scolie la plus surprenante, sous ce rapport, est celle qui, à la page 163 des Sucesivos escolios, est entièrement rédigée dans une langue étrangère, le français : «Je veux qu’ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez et qu’ils s’échaudent à injurier Sénèque en moi.» La phrase déconcerte d’autant plus qu’elle ne se présente pas, dans le livre, encadrée de guillemets à façon d’une citation, mais sans, comme si elle était l’expression directe de l’auteur.
      A la vérité, les lecteurs de Montaigne auront reconnu en elle une phrase des Essais. De toute évidence, il ne s’agit pas là d’un plagiat pur et simple, mais plutôt d’un simulacre de plagiat, car même s’il n’y a pas de guillemets, le maintien du texte en français suggère assez qu’il n’a pas été rédigé par le Colombien. On pourra se demander pour quelle raison Dávila a choisi Montaigne pour réaliser cette plaisanterie dont les scolies ne présentent pas d’autre exemple.
      On remarquera tout d’abord, à ce sujet, que Dávila ne cache pas son attachement particulier au philosophe bordelais, dont il n’hésite pas à déclarer, en certaine occasion, qu’il le tient pour un de ses deux «saints patrons», l’autre étant l’historien suisse Burckhardt (E.I.428). Mais on comprendra mieux l’intention de Dávila en se reportant au contexte originel de la phrase. Elle provient du second livre des Essais, plus précisément du chapitre X, intitulé «Des livres». Montaigne y avoue humblement, que lorsque d’autres ont déjà exprimé ce que lui-même ne peut «si bien dire», il recourt volontiers à la citation, comme peuvent le constater ses lecteurs. Mais il précise en outre qu’il a «à escient ommis parfois d’en marquer l’autheur», afin de dérouter les détracteurs, qui croyant l’attaquer s’en prendraient inconsidérément à des autorités classiques. On comprend ainsi que Dávila s’est amusé à procéder avec Montaigne comme celui-ci avait fait avec d’autres, et qu’il a choisi pour cela précisément la phrase où le procédé se trouve indiqué. On peut par ailleurs supposer qu’en reprenant cette phrase, Dávila donne une indication utile à la compréhension de ses propres œuvres.